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L'envol du papillon (12)

Le 25 mars 2017, 12:17 dans Livres 0

(...)

     Pourtant, vaincue par la gentillesse sincère d’un homme qui, pour ne pas être beau n’en possédait pas moins un charisme évident, elle avait fini par céder à ses avances malgré son désir de ne pas y succomber. Son destin qui aurait pu chuter dans le plus sordide des avenirs bascula alors dans le rêve le plus merveilleux. Loin de se contenter de ce corps qui avait fini par s’offrir à lui et faisant fi de toutes conventions, comme à son ordinaire, Charles d’Albret avait fait officiellement de Sofia sa femme légitime, malgré les vaines tentatives de dissuasion du marquis Faustini.

 

     La jeune femme n’avait eu alors de cesse de sortir de sa condition modeste. Avec l’aide du comte, elle apprit rapidement à lire et à parler le français, elle qui, auparavant, n’était même pas apte à déchiffrer sa propre langue maternelle dans les livres. Elle s’initia à l’histoire, la géographie et naturellement aux us et coutumes de la haute noblesse française.

 

     Une fois son éducation assurée, Charles d’Albret l’avait menée en France où leur mariage avait été accueilli froidement par la famille et les amis du comte. L’homme avait alors décidé de s’exiler sur la plantation qu’il avait récemment acquise au jeu, pour y vivre sereinement avec sa femme et sa fille.

 

     Les yeux marron de Sofia allaient discrètement de Donatien à Elisa. Elle n’avait pas manqué de percevoir le regard, certes pas nouveau, mais malgré tout différent, que le jeune créole posait sur sa fille. Le regard d’un homme passionnément épris. Sofia d’Albret espérait qu’Elisa ne partageait pas ses sentiments et épiait chacun de ses gestes qui auraient pu la trahir.

 

     Or Elisa, toute à sa joie de retrouver un compagnon si cher, bavardait gaîment. On la sentait heureuse de ces retrouvailles mais n’en demeurait pas moins aussi amicale que par le passé. Si, après les quelques mois de séparation qui venaient de s’écouler, elle était subitement tombée amoureuse du petit-fils de sa nurse créole, elle n’en laissa rien paraître.

 

     Sofia regarda de nouveau Donatien. Elle n’avait certes rien à lui reprocher, mais elle excluait toute union entre Elisa et lui, espérant protéger sa fille de toutes médisances dont elle aurait à souffrir en se mariant avec un créole.

 

     Après un rapide coup d’œil du côté de Charles, elle acquit la certitude que son époux n’avait rien suspecté et attendit d’être dans l’intimité de leur chambre pour lui confier les craintes qu’elle nourrissait.

 

     - Ne te fais-tu pas des idées ? Elisa et Donatien se connaissent depuis toujours. Ils ont été élevés ensemble et se considèrent plutôt comme frère et sœur.

 

     Sofia, qui démêlait sa longue chevelure brune suspendit, son geste et observa son mari dans le miroir de la coiffeuse. Elle ressentait encore pour lui l’attirance des premiers jours. Leur amour avait bravé les médisances et le rejet dont elle avait été victime et était sorti grandi des épreuves qui s’étaient abattues sur eux sitôt leur installation sur l’île. Sofia n’avait, en effet, jamais pu garder en elle plus que quelques mois le fruit de leurs étreintes passionnées et elle s’était maintes fois demandé si Dieu la punissait d’être parvenu à se hisser dans la haute société française alors qu’elle n’était qu’une simple domestique dans son pays natal.

 

     Charles d’Albret, que les foudres célestes n’impressionnaient pas outre mesure, lui assurait alors que Dieu n’aurait pas permis qu’ils aient une fille si charmante et si intelligente s’il avait voulu la punir d’une quelconque faute.

 

     - Je t’assure Charles, que ce soir, Donatien ne regardait pas notre Elisa comme on regarde une sœur.

 

     - Et bien, dans ce cas, si notre fille éprouve pour lui des sentiments analogues, je leur donne bien volontiers ma bénédiction. Tu sais quelle estime j’ai pour ce garçon. Il fera un excellent mari pour Elisa.

 

     Sofia se retourna vivement.

 

     - Moi aussi j’ai beaucoup d’affection pour Donatien, mais ce serait une erreur de les marier. 

 

     Charles s’approcha de sa femme et posa une main sur son épaule.

 

     - Ne me dis pas, ma douce, que tu as ce genre de préjugés ?

 

     - Il ne s’agit pas des miens ! Mio adorato[1], il serait tout à fait inenvisageable pour notre fille de retourner en France si elle se mariait avec un créole, tu le sais aussi bien que moi.

 

     - Et qui te dit qu’elle compte retourner un jour là-bas ? Sa vie est ici. Elle ne connaît rien de la France où elle n’a vécu que quelques mois et qu’elle a quitté quand elle n’avait que deux ans !

 

     - Je veux seulement qu’elle puisse un jour avoir la possibilité de retourner là-bas et de retrouver le rang qu’elle a perdu à cause de moi.

 

     - Voyons ma douce. Elisa n’a rien perdu du tout. Et puis elle est heureuse ici. C’est dans cette île qu’elle a grandie.

 

     Sofia s’était levée et elle pressa le bras de son mari, comme pour mieux le convaincre.

 

     - Charles, mio adorato, promets-moi de l’envoyer prochainement en France pour quelques temps. Je suis sûre que ta sœur se ferait un plaisir de la recevoir. Et si vraiment Elisa aime Donatien, alors je reconsidérerai la possibilité d’un mariage entre eux à son retour.

 

     Le comte d’Albret, qui n’avait nulle envie d’éloigner sa fille loin de lui durant plusieurs mois, objecta :

 

     - Mais tu ne sais même pas si Elisa éprouve un quelconque sentiment pour lui. Pourquoi vouloir précipiter les choses ?

 

     - Justement, si elle n’est pas amoureuse de Donatien, il lui sera plus facile de rencontrer un autre homme en France.

 



[1]  - Mon chéri,

 

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L'envol du papillon (11)

Le 24 mars 2017, 17:37 dans Livres 2

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     - Donatien !

 

     Elle se jeta dans ses bras, heureuse de retrouver après plusieurs mois de séparation, son compagnon de toujours.

 

     - Quand es-tu arrivé ? J’ignorais que tu devais déjà revenir de Paris ! Pourquoi papa ne m’a-t-il pas avertie ? J’aurais pu venir t’attendre sur le port. Oh, comme je suis heureuse que tu sois là !

 

     Le jeune homme riait devant ce déferlement de questions auxquelles il n’avait même pas le temps de répondre et serra son amie d’enfance dans ses bras.

 

    - Moi aussi je suis heureux de te revoir. J’ai été surpris que ton père me dise où tu te trouvais. Je croyais que c’était notre secret ?

 

     Elisa passa un bras sous celui de son ami :

 

     - En ce qui le concerne, c’était un secret de Polichinelle. Il a toujours su qu’on se retrouvait ici tous les deux alors que j’étais censée faire la sieste, avoua-t-elle dans un sourire amusé. Ce qui est, si on y réfléchit bien, guère étonnant de la part de papa. Mais dis-moi, pourquoi ne m’as-tu pas annoncé ton arrivée dans ta dernière lettre ?

 

     - Je voulais te faire la surprise. C’est pourquoi, à ma demande, ton père ne t’a rien dit non plus.

 

    - Une surprise ?! Et bien, c’est plutôt réussi.

 

     Serrant de nouveau contre elle, le garçon devenu homme, elle ajouta.

 

     - Je suis tellement contente que tu sois rentré. Tu m’as tellement manquée, tu sais.

 

     - Toi aussi, tu m’as manqué. Et je vois que tu as changé pendant mon absence. Tu es plus ravissante que jamais.

 

     Nullement gênée par ce compliment qui venait de son ami d’enfance, Elisa esquissa une petite révérence en riant.

 

     - Merci. Mais toi aussi, tu as changé. Tu as forci. Je te sens plus sûr de toi. Plus mûr. Aurais-tu rencontré une belle jeune fille là-bas ? S’enquit-elle sur le ton de la confidence.

 

     « Aucune qui ne puisse rivaliser avec toi » aurait souhaité lui répondre Donatien qui avait toujours été secrètement amoureux d’elle, mais il s’en abstint. Le moment n’était pas propice à faire de telles déclarations. Elisa avait été sa compagne de jeu depuis sa plus tendre enfance. Elevés quasiment ensemble, ils avaient tout partagé, les joies comme les réprimandes, mais le créole ne lui avait jamais avoué les tendres sentiments qui l’habitaient. Et en la revoyant les pieds dans l’eau, elle lui était apparue encore plus désirable qu’auparavant. Il était cependant trop tôt pour avouer à la jeune fille l’inclinaison qu’il avait pour elle. Son amitié lui était trop précieuse pour qu’il la gâche en précipitant les choses.

 

     - Rien à dire d’intéressant de ce côté-là, se contenta-t-il de répondre.

 

     - Raconte-moi : comment était Paris ? As-tu visité la capitale et la campagne alentour ? Et la traversée en bateau, comme était-ce ? Je veux tout savoir. Promis ?

 

     - Promis, jeune fille. Tiens, je t’ai ramené un petit cadeau de là-bas. Mais évite d’en parler à tes parents, ajouta-t-il d’un ton conspirateur. A ta mère surtout, elle n’apprécierait peut-être pas que je mette entre tes mains un roman si peu moral.

 

     Elisa saisit l’ouvrage qu’il lui tendait et en parcourut le titre.

 

     - « Le rouge et le noir ». Je crois savoir que ce livre de Stendhal n’a pas eu beaucoup de succès à sa sortie, mais je suis sûre, pour ma part, que je vais l’adorer.

 

     Elle sourit, ravie de son cadeau et déposa un baiser sur la joue de Donatien.

 

     - Merci. Ce présent me fait vraiment plaisir. Mais moins que ton retour. Viens, rentrons, tu dois être las de ton voyage et moi je dois te fatiguer avec mes jacasseries. Tu vas te reposer un peu. Ensuite, tu me raconteras tout.

 

     L’heure du dîner était toujours très animée à la plantation, mais avec le retour de Donatien, il le fut plus que de coutume. Le jeune homme, qui n’avait jamais partagé leur repas auparavant, avait été convié à celui-ci par le maître des lieux et il s’efforçait de répondre à toutes les questions qu’Elisa lui posait sur Paris ou la traversée, précisant à l’attention de Charles d’Albret, les détails qui ne manqueraient pas d’intéresser le comte sur la politique actuelle et les évènements qui s’y déroulaient en cette période troublée.

 

     Toute à la joie du retour de Donatien, personne ne remarqua le manque de participation de Sofia d’Albret. Ordinairement plus volubile, elle semblait ce soir-là préoccupée par quelques tourments internes, comme pouvait en témoigner le pli soucieux qui barrait ses sourcils parfaitement dessinés.

 

     Sa beauté demeurait semblable à celle qui avait su éblouir le comte d’Albret. Sofia se rappelait fort bien leur première rencontre. Elle n’était alors qu’une simple femme de chambre chez le marquis Faustini, avec qui le comte d’Albret avait sympathisé au cours de ses pérégrinations à travers l’Italie. La jeune fille n’avait pas pour habitude de se laisser séduire par les nombreux invités du marquis et n’avait eu de cesse de repousser les avances de Charles d’Albret, sachant pertinemment  qu’un homme de sa condition ne s’abaisserait pas à épouser une simple servante. Et un fâcheux accident était si vite arrivé. Elle ne pouvait se permettre de tomber enceinte et d’être renvoyée de la maison de son maître. Qu’adviendrait-il alors d’elle et de son enfant ?

 

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L'envol du papillon (10)

Le 23 mars 2017, 18:59 dans Livres 1

(...)

Bien entendu, la jeune fille ignorait que, bien qu’il lui en coûtât de devoir un jour se séparer de son unique enfant, Sofia d’Albret espérait secrètement l’envoyer en France, chez la sœur de son mari, retrouver les avantages dus à son rang. Avantages perdus, selon elle, à cause de ses propres origines modestes.

 

     Charles d’Albret ne partageait pas les sentiments de sa femme, persuadé que sa fille ne manquerait pas, le moment venu, de trouver un bon parti sur l’île. Mais en toute honnêteté, il devait reconnaître qu’à ce jour, il ne voyait nul prétendant digne d’épouser son Elisa.

 

     Elle avait toujours été une enfant remarquable. D’une grande intelligence, elle montrait une curiosité pour toutes les choses qui l’entouraient, posant mille et une questions à son entourage. Il n’était guère surprenant de la voir intervenir dans les conversations d’adultes, y compris celles des hommes, qu’elle ne dédaignait pas comme la plupart de ses pairs, ce qui agaçait les hommes aussi bien que les femmes de leurs connaissances. Ce qui avait le don d’amuser aussi bien le père que la fille.

 

     Sur l’île, on avait appris pourtant à accepter sa présence partout où Charles d’Albret se montrait, Elisa le suivant comme son ombre depuis sa plus tendre enfance.

 

     Les projets qu’entretenait sa mère à son sujet, étaient loin de l’esprit de la jeune fille à ce moment précis. Quand bien même ceux-ci auraient accaparé ses pensées, elle les aurait rejetés sans trop s’en soucier, sachant compter sur le soutien de son père pour ne pas les voir aboutir.

 

     Courant déposer un baiser sur la joue râpeuse du comte, Elisa s’écria :

 

     - Merci papa.

 

     - Merci de quoi, grands dieux !

 

     Elisa haussa les épaules dans un geste très enfantin. Elle ne savait pas au juste de quoi elle remerciait son père : de n’avoir rien révélé de son secret à Sofia. De ne pas partager avec sa mère, les grandes idées que celle-ci avait pour leur fille et de la laisser vivre comme elle l’entendait. Ou tout simplement d’être là, à ses côtés, sans la juger.

 

     - Allez, file avant que ta mère ne se réveille et ne t’oblige à je ne sais quelles stupides contraintes.

 

     La jeune fille s’exécuta non sans embrasser une nouvelle fois le comte d’Albret avec une infinie tendresse.

 

  

 

 

 

     Abritée sous le feuillage bruissant d’un cocotier, Elisa parcourrait les dernières lignes du roman qu’elle tenait dans les mains.

 

 

 

     « Un soupir de bonheur s’échappa de la poitrine d’Haydée et des       larmes, qui pour être des larmes de joie n’en étaient pas moins poignantes, roulèrent sur ses joues ».[1]

 

 

 

     Elle referma doucement son livre, un sourire de contentement sur son visage hâlé par le soleil. Edmond Dantes était parvenu à s’ouvrir à nouveau à l’amour malgré la trahison de celle qu’il avait jadis aimée passionnément, trahison certes bien involontaire pour celle qui avait cru mort celui qu’elle aimait.

 

     Elisa se demanda si elle-même aurait pu, après seulement quelques malheureux mois, épouser un autre homme, même en sachant disparu pour toujours celui qui faisait battre son cœur. Elle n’en saurait sans doute jamais rien. Sa vie n’aurait probablement rien à voir avec les fresques romanesques qu’elle aimait lire.

 

     Le regard perdu dans le lointain, Elisa se demandait à quoi ressemblerait sa vie. Comme la plupart des jeunes filles de son âge, elle attendait avec une impatience grandissante de rencontrer le grand amour. Bercée par l’histoire de ses parents qui avaient fait front ensemble pour imposer leur amour, préférant l’exil sur une île qu’ils ne connaissaient pas pour vivre heureux, loin des préjugés qui avaient cours en France ou en Italie.

 

     Elisa laissa tomber lentement son livre sur le sable et fit quelques pas en direction de la mer, envahie d’un grand sentiment de plénitude. Là-bas, au-delà de la ligne d’horizon, à des milliers de kilomètres d’elle, sa vie aurait certainement été toute autre, mais elle n’en éprouvait aucun regret. Bien au contraire, elle avait la certitude qu’elle n’aurait jamais connu là-bas un tel bonheur de vivre. Secouant la tête pour chasser ses pensées inopportunes, elle souleva ses jupons et entra dans l’eau, un sourire béat sur les lèvres. Elle frémit au contact de la fraîcheur de la vague qui lui lécha les pieds. Une grande sensation de liberté la gagna.     

 

    « Quel délice de vivre ici ! » songea-t-elle, nullement attirée par les mondanités et la grande vie que devaient mener les jeunes filles de la noblesse, là-bas de l’autre côté de l’océan.

 

     Et si l’idée de voguer un jour sur la mer la tentait, ce n’était que pour éprouver une sensation plus grande de liberté et non pour se retrouver en France, prisonnière d’une bienséance hypocrite.

 

     La jeune fille pivota sur elle-même et aperçut une haute silhouette se détacher dans le fond bleu d’un ciel sans nuage. Aveuglée par le soleil, Elisa plaça sa main en visière, se demandant qui osait ainsi venir troubler sa petite retraite qu’elle gardait jalousement secrète. Son sourire s’épanouit telle une fleur au soleil, tandis qu’elle courait à la rencontre du nouveau venu.

 



[1] -  Extrait du livre « Le Comte de Monte-Cristo » d’Alexandre Dumas.

 

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